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Interview - Cyril Teste

Entretien

En 2019, il s’emparait brillamment d’Opening Night de John Cassavetes*. Aujourd’hui, Cyril Teste se tourne vers Anton Tchekhov. Dans une nouvelle traduction d’Olivier Cadiot, le cofondateur du Collectif MxM crée une version de La Mouette qui cherche à éclairer les zones d’absolue intimité contenues dans cette œuvre.

Cyril Teste : La Mouette est, pour moi, l’œuvre qui parle le mieux, particulièrement dans la période troublée que nous sommes en train de vivre, des êtres humains qui s’aiment, des familles, des amants… C’est l’œuvre qui est la plus proche de nos intériorités, de nos secrets. Et puis, il y a au cœur de cette pièce un thème qui me touche énormément : le rapport mère/fils. Il y aussi le thème de l’art qui évidemment m’interroge. Qu’est-ce que l’on peut faire aujourd’hui, fondamentalement, avec l’art ? Quelle légitimité les artistes ont-ils dans le monde ? J’ai eu envie, à la suite de Tchekhov, de me confronter à ces belles questions.

 

 Cette confrontation passe par des emprunts à d’autres textes de l’auteur russe…

 

C.T. : Oui, le spectacle sera traversé, à deux ou trois moments, par ce que j’appelle des embruns tirés d’Une Banale Histoire et de La Cigale, deux nouvelles qui gravitent comme des satellites autour de La Mouette. Je ne suis pas un expert de Tchekhov et je ne souhaite pas l’être. Je ne veux pas faire d’expertise de Tchekhov. Je veux juste faire l’expérience de Tchekhov, ce qui est très différent. Néanmoins, ce que je ressens, c’est que La Cigale et Une Banale Histoire mettent au jour des sujets importants qui sont présents dans La Mouette. J’ai ainsi eu envie d’injecter dans cette pièce, avec parcimonie, quelques fragment de ces nouvelles. Ce qui revient à capter, dans ces deux textes, un peu de l’intimité de la pensée de Tchekhov pour la faire glisser dans les paroles de La Mouette. Cela ne m’intéresse pas d’avoir « une idée sur » ou « une idée de » cette pièce. Je souhaite, de façon organique plutôt que savante, aller au plus proche de ce que Tchekhov a voulu exprimer à travers elle. Il ne faut pas oublier que La Mouette est tirée de faits réels. Avec cette pièce, Tchekhov a exposé sa vie sur scène. Et ce n’est pas rien.

 

 

« Je ne veux pas faire d’expertise de Tchekhov. Je veux juste faire l’expérience de Tchekhov, ce qui est très différent. »

 

 

Comment envisagez-vous, dans votre travail, la relation mère/fils qui se dessine à travers les personnages de Treplev et Arkadina ?

 

C.T. : Pour moi, La Mouette exprime quelque chose de très fort sur le fils en souffrance qu’est Treplev. Je crois que si ce fils est en crise, c’est parce qu’il a un besoin essentiel d’amour de la part de sa mère. Arkadina, elle, désire vivre sa vie. Elle ne souhaite pas uniquement être une mère. Elle veut également être une femme et une actrice. Treplev a énormément de mal à accepter cette attitude. Je crois que l’on perdrait une dimension de l’œuvre de Tchekhov en restreignant la volonté qu’a Treplev de réformer l’art dramatique – sujet qui l’oppose à Arkadina – à une question de regard qu’il porte sur le théâtre. Je crois que quelque chose de beaucoup plus profond se joue ici. Treplev exprime ce projet de réforme artistique parce qu’il est jaloux. Comme si la blessure était humaine et la réponse artistique. Cette hypothèse du manque d’amour me paraît très belle. Je ne dis pas que j’ai raison. J’exprime simplement ce que ressens. J’ai la sensation que Treplev ne se sent pas aimé au bon endroit par sa mère. Cette problématique intime, qui dépasse les questionnements esthétiques liés au domaine de l’art, est vraiment pour moi ce qui rend La Mouette universelle.

 

De quelle façon votre mise en scène, qui associe théâtre et cinéma, vient-elle éclairer cette dimension universelle ?

 

C.T. : Pour ce nouveau projet, j’ai décidé de déconstruire mon travail. Cette Mouette n’est pas une performance filmique telles que l’étaient Festen ou Nobody. Ici, j’agis plus en peintre qu’en cinéaste. Les images qui composent cette nouvelle création sont comme autant de tableaux qui viennent capter des fragments de vie. Il y a beaucoup de hors champ, ainsi que des portraits de personnages. A travers ce travail cinématographique, je souhaite accéder à une part plus profonde de l’œuvre. La force de l’image filmée réside peut-être dans sa capacité à montrer des êtres écrasés par l’événement. Le théâtre révèle aussi cet écrasement, mais l’image nous permet d’être encore plus proche de ces bouleversements. Je trouve très beau d’élaborer des scènes d’absolue intimité qui ne cherchent pas à être écoutées, des moments de hors champ qui ne devraient pas être perçus. Ces moments peuvent faire surgir quelques secrets de la pièce. C’est du moins le pari que je fais à travers ma mise en scène, qui est une forme d’étude. Ces secrets sont liés à la fragilité intime que révèlent les rapports entre les êtres humains. Je crois qu’aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de réenvisager ces territoires.

 

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

 

* Critique dans La Terrasse n° 275 – mai 2019.

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