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André Markowicz et l'éducation artistique

André Markowicz et l’éducation artistique / Aristocratie de l’inutile

Entretien André Markowicz (membre du collectif d'artiste du Théâtre du Nord)
Débat et réflexions / Education artistique
 

Publié le 13 juillet 2020 - N° 286
Journal La Terrasse

Traducteur et poète, André Markowicz anime des ateliers de traduction et de théâtre depuis quinze ans. Tenant d’une pédagogie de la joie, il parle sans langue de bois des paradoxes de son travail avec les lycéens et du sentiment de tragique qui affleure parfois. Surtout, il rappelle l’inutilité, c’est-à-dire la valeur, de l’art en partage.

 

Tragique

 

Je fais des ateliers avec des élèves depuis longtemps, à Saint-Denis depuis 2013-2014, alors que Christophe Rauck dirigeait le théâtre Gérard-Philipe ; j’ai continué avec Jean Bellorini et vais continuer avec Julie Deliquet. Je passe une semaine ou deux avec des classes et nous traduisons et lisons ce sur quoi je travaille à ce moment-là. Nous avons ainsi exploré des extraits de Dostoïevski alors que Jean Bellorini mettait en scène Les Frères Karamazov. Je leur donnais le russe mot à mot et je leur disais « traduisez ! ». Ce genre d’aventure est toujours passionnant ! Le niveau de connaissance culturelle est généralement très bas. Dès que je fais une excursion historique et que j’évoque Victor Hugo et Molière, il est fréquent que les élèves en aient entendu parler, mais plus rare que tous s’entendent sur qui précède l’autre ! On note aussi la faiblesse du niveau d’orthographe. La correction orthographique est souvent hasardeuse, un peu comme une montre arrêtée indique l’heure deux fois par jour ! Mais ne caricaturons pas : cela n’est pas vrai pour tous. Là où les élèves sont issus de milieu plus bourgeois, l’orthographe est meilleure, mais le problème demeure d’ampleur, quelle que soit la passion déployée par les professeurs. Il est très cruel de constater la violence qui s’impose et qui fait que certains gosses sont d’évidence condamnés d’avance.

 

Gratuité

 

Mon travail consiste à leur montrer que je ne me moque pas d’eux et que pourtant je ne leur veux rien : je ne veux pas qu’ils changent, je ne veux pas les transformer. Mais je veux qu’ils comprennent – et ils en ressentent l’évidence – que j’aime ce dont je leur parle. Je veux qu’ils comprennent qu’existe quelque chose de radicalement différent d’eux, qui leur est sans doute jusque-là étranger et qui est gratuit et beau. Lors du premier stage que j’avais mené en 2014, j’ai demandé aux élèves si cela les intéressait de lire Rimbaud. Nous avons passé deux semaines avec Mémoire en consacrant trois heures par jour à lire une strophe : c’était absolument bouleversant. Je me souviens aussi d’une autre fois et d’un poème chinois : on découvrait qu’un poète chinois du VIIIème siècle pouvait parler à chacun de nous aujourd’hui, et, en même temps, je voyais qu’ils ne savaient pas conjuguer un verbe. Là est le tragique, lorsqu’on est face à la déshérence. Mais il y a aussi cette extraordinaire découverte de l’immense énergie qu’il y a dans chaque élève et ce moment rare où ils se rendent compte qu’ils peuvent et savent faire un truc gratuit qui, dans la vie pratique, ne leur servira à rien !

 

Plaisir

 

Je ne le fais pas pour eux ; je le fais pour moi, car, en tant que traducteur, il m’est impossible de traduire tout seul et sans être réinterrogé, pour chaque phrase et chaque réplique, encore et encore. Cela me paraît très important de l’expliquer aux élèves, qui le comprennent parce que c’est vrai. Je fais ça parce que ça m’amuse, sans contraintes de programme ou obligation de résultat, et certaines expériences ont été bouleversantes. Ainsi cette traduction du théâtre russe de 1900 à 1915 quasi inconnue et pourtant incroyablement riche, qui correspond au moment où Stanislavski et Meyerhold affirment leur maîtrise et créent les bases du théâtre moderne. Parmi les œuvres des dramaturges de cette période figure celle d’Alexandre Blok, dont je donnai une première version aux élèves en leur demandant, après chaque proposition de traduction, de trouver quelque chose de mieux. J’ai travaillé avec deux classes de lycéens d’Enghien-les-Bains et de Sarcelles et ceux qui étaient en première sont revenus pour le plaisir l’année suivante tellement ils étaient passionnés. Je me souviens aussi, toujours à Sarcelles, de deux heures passées, en compagnie des élèves et du prof, qui se trouvait être spécialiste de philosophie, à parler de Plotin à propos d’un texte absurdiste de Daniil Harms sur un type qui n’existe pas mais qui boit une bouteille de « spiritueux » sans contenant ! Voilà des moments inoubliables. Ainsi, d’un côté, c’est tragique et de l’autre, c’est extraordinaire !

 

« Je veux qu’ils comprennent qu’existe quelque chose de radicalement différent d’eux, qui leur est sans doute jusque-là étranger et qui est gratuit et beau. »

 

Inutilité

 

Lorsque je suis invité dans un théâtre, j’habite le lieu. Je peux y donner des conférences, des lectures, des spectacles. Les ateliers font partie de mon travail de traducteur qui ne consiste pas seulement à remplacer un livre par un autre. Pourquoi le faire ? Par devoir social ? Certainement pas ! Je suis hostile à cette conception soviétique des choses. Peut-être y a-t-il des règles morales qui commandent cet acte, mais elles sont privées : on n’en parle pas. Je le fais pour voir naître chez les élèves cette dimension d’une joie qui ne parle pas d’eux mais qu’ils peuvent avoir en eux. Beaucoup d’ateliers sont construits, en pensant mieux les attirer, autour de leur identité. Ils voient arriver des bourgeois qui leur expliquent pourquoi ils sont des prolétaires malheureux. Je me refuse à ce misérabilisme, ferment du racisme. C’est d’ailleurs pour cela que je traduis du chinois avec eux : parce que ça n’a rien à voir avec eux. Enseigner les arts et la culture, c’est justement amener les élèves à fréquenter des choses sans rapport avec la vie quotidienne et qui pourtant permettent de mieux la supporter. Le but n’est pas de se retrouver soi et encore moins de se servir de ce que l’on découvre. C’est pourquoi la réforme actuelle du lycée qui, quoi qu’elle prétende, parie sur l’utilitaire de telle ou telle option, détruit la culture générale. Réserver par exemple l’enseignement du théâtre à ceux qui se destinent au théâtre est absurde. Cela met à mal la gratuité de la culture. Pire encore, cette réforme est une victoire de l’utilitaire prédéterminant, soit l’inverse de ce qu’offre l’art.

 

 

Propos recueillis par Catherine Robert

Entretien réalisé dans le cadre de la publication du Carnet n°8 de L’Anthropologie pour tous, intitulé Pour une école des arts et de la culture. A paraître en septembre 2020. oLo Collection Site : www.anthropologiepourtous.com

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