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L'école du Nord

entretien avec Christophe Rauck

À son arrivée à la direction de l’École du Nord en 2014, Christophe Rauck met en place un nouveau cursus, unique en France, et recrute la 5e promotion (2015-18), la première ouverte à des élèves auteurs. Retour sur la singularité de cette formation, qui instaure aussi au cœur de l’enseignement, le voyage et la mobilité.

Les élèves-auteurs : deux, puis quatre pour cette 6e promotion 2018-21…

Mon projet pour l’école était de repenser l’enseignement en mettant l’acteur au centre, avec les grandes œuvres. Je pense qu’il n’y a pas de grands metteurs en scène s’il n’y a pas de grands acteurs. Or un jeune acteur doit travailler sur des grands textes car c’est à l’épreuve des grands textes qu’il va apprendre les outils du métier. C’est aussi concret que quelqu’un qui travaille le bois ou le métal. Il y a des gestes. Dans un atelier, on apprend à être très centré pour ne pas se blesser. Au théâtre, c’est pareil : on a besoin du calme et du concret pour pouvoir arriver à jouer avec l’autre. Le théâtre, c’est une partition qu’on fabrique avec l’autre, une boucle que l’on construit ensemble, toujours en lien avec l’œuvre. Et c’est parce qu’on s’est chauffé à Shakespeare ou à Marivaux et parfois même qu’on s’y est brulé, que tout à coup, on peut passer quelque chose sur scène. 

C’est l’expérience du plateau à l’épreuve des grands textes qui va nous permettre de fabriquer des hommes et des femmes de théâtre. Et j’ai trouvé que cela avait du sens de mettre les auteurs au plateau et de créer une proximité avec les acteurs. L’observation de l’apprentissage du jeu est l’un des outils du métier d’auteur, un outil qui va leur apprendre à écrire un texte qui va pouvoir être porté sur scène. C’est en voyant jouer les acteurs et en travaillant avec d’autres auteurs qu’ils apprennent à construire une pièce car pour eux la question de la dramaturgie est importante. 

Le voyage, les croquis, la mobilité…

Pour moi, le théâtre est lié au voyage. Le voyage c’est l’étranger, l’étranger c’est ce qui est étrange, ce qui est étrange a tout à voir avec le théâtre puisque le théâtre, c’est tout sauf le réel, le théâtre c’est que de l’étrange. Imposer dans ce cursus un voyage en 3e année, ce n’est pas de l’exotisme. Le voyage, c’est difficile. Ça demande du courage, une certaine connaissance de soi, de l’inventivité, une curiosité. Ce n’est pas fuir, c’est tirer une ligne de fuite pour regarder autrement ce qu’on fait, ce qu’on va faire et ce qu’on a fait. C’est en ça que le voyage est relié totalement à la structure même d’un artiste. 

C’était très fort de voir, lors de la présentation des premiers croquis, combien ce voyage lié à ce projet théâtral leur avait permis de mieux comprendre à la fois, qui ils étaient et l’apprentissage qu’ils étaient en train de recevoir. Il s’agit aussi de leur faire prendre conscience que le théâtre est une fenêtre qui s’ouvre sur l’autre, vers un autre monde pour mieux comprendre le sien. Rompre avec le quotidien de l’école est un moyen de leur faire comprendre que le théâtre est un choix de vie et aussi un mode d’expression et qu’on ne fait pas du théâtre pour faire du théâtre. Que c’est un moyen de dire, de crier des choses. Un acteur, c’est quelqu’un qui a un cri et c’est à partir de ce cri, qu’il va se construire. Le voyage à Moscou pour le stage au GITIS, leur a démontré que même si on partage la même passion, les différences culturelles sont aussi appuyées par des positionnements éthiques et politiques. Car pour les jeunes acteurs russes la question politique que le théâtre pose n’existe pas : le théâtre n’est que du divertissement...

Une communauté intellectuelle se constitue peu à peu autour de l’école…

À l’école du Nord, il n’y a pas de professeurs mais des artistes de talent, acteurs, metteurs en scène, capables de transmettre. Et pour transmettre, Il faut avoir été à l’épreuve des textes des grands auteurs : au théâtre, on ne passe pas ce qu’on n’a pas éprouvé. Interviennent également des grands intellectuels du théâtre, comme André Markowicz, qui fait partie de ceux qui savent donner des outils sur l’intelligence de la compréhension de la lecture des textes. Certains artistes, qui ne sont plus en activité, peuvent avoir aussi des trésors à passer aux jeunes gens. L’expérience a sa plus-value et doit être transmise : je ne crois pas à la génération spontanée…

Et puis il a les auteurs. C’est un monde en soi un auteur. L’acteur est notre quotidien mais l’auteur est depuis peu dans les théâtres et tant mieux qu’il y soit plus aujourd’hui. Cette petite communauté d’auteurs qui travaille à l’école avec cette classe d’élèves-auteurs nourrit autrement et enrichit tout le monde. Les auteurs, qui viennent voir les ateliers des acteurs : tout se mélange… et produit parfois des belles surprises quand acteurs et metteurs en scène se rencontrent grâce à l’école…

Tous ces talents participent à construire ensemble une communauté intellectuelle et artistique. Cette école a changé quelque chose dans le théâtre. Elle met les artistes au centre de la maison, au centre du projet du Centre dramatique. 

Christophe Rauck Directeur du Théâtre du Nord et de l’École du Nord, mai 2019