A propos

Je me vois dans l’Estime, autant qu’on y puisse être,

Fort aimé du beau Sexe, et bien auprès du Maître

 

Acaste, Acte III, scène 1

 

 

On ne saurait trouver vers plus denses ni rime plus riche : la plus ou moins grande inquiétude de l’homme de cour quant à son être dépend en effet autant de sa situation érotique que politique. Pour ce nouveau monde en gestation dans l’entourage immédiat de l’absolutisme naissant, l’accès privilégié à la personne au sommet de la hiérarchie, « en elle-même le principe et la fin de toutes choses », est une question de vie ou de mort sociales et le mérite qu’apportent, aux hommes comme aux femmes, les conquêtes amoureuses est, pour cela, déterminant. Et ainsi, tandis que le jeune monarque transforme un ancien pavillon de chasse en foyer exclusif de tous ses pouvoirs dans un décor de fêtes enchanteresses, la main invisible du marché des courtisans a déposé ces « grands », grands seigneurs et grands serviteurs de l’État, sur les petits tabourets des antichambres et les maintient là, bien assis, dans les effluves d’une euphorie commandée par un ordre en marche manu militari qui de la moindre vétille sait faire une merveille. Au moins le « Maître » leur a-t-il laissé la parole, mais malgré leur ton radouci, ils parlent aujourd’hui comme ils maniaient hier l’épée.

 

Tel est le milieu du Misanthrope, son sujet et son objet. La pièce reflète la lumière de la cour du Roi-Soleil diffractée dans le spectre de son annexe sociale : la « ruelle » (qu’on n’appellera « salon » qu’au xviiie siècle), tellement parallèle aux grandes allées du pouvoir qu’elle y mène. Avant de s’introduire « dans tous les entretiens » pour y « parler hautement », les grands, brailleurs ou non, qui s’efforcent encore de se croire tels, font ici la conversation : ces parleurs étranges admirent et rient, disent et médisent avec un art si noué de brigues agitées, portraitisent et poétisent sans avoir encore honte, alimentant ainsi le flot incessant d’une commune voix qui n’est qu’un domaine de substitution pour le pouvoir qu’ils n’ont plus. Cette basse-cour, qui résonne des cris tendres de la caste poussés par ces jeunes voix alexandrines, ultime salle d’attente avant la porte du souverain, est en réalité une bourse où ces âmes bien satisfaites sont cotées en temps réel. Par une liaison ou une rupture, sur un bon mot, sur un mauvais vers, peuvent se produire, entre le grand levé et le petit couché du soleil, les faillites et les fortunes les plus spectaculaires. Entre grimaces, roulements d’yeux et embrassements furieux chacun et chacune, tenu à la bienveillance de ses semblables, se doit de régler ses ambitions sur les normes de comportement et de représentation imposées par un éthos de classe univoque qui veut, selon un acteur déchu de cette société de cour, qu’« on ne juge jamais les choses par ce qu’elles sont mais par les personnes qui les regardent ».

 

Qui, parmi ceux du plus haut étage, pourrait, alors, se permettre de refuser, au premier son du cor, de prendre rang dans la compétition à l’intérieur de la meute de tous ces bons amis de cour, lâchés en vrais loups dans ce bois, ce coupe-gorge qui constitue l’horizon obscur, sauvage et âpre de l’antichambre claire de la « qualité » de splendeur revêtue ?

 

Dans cet hiver des rapports humains, les dits et les médits de Célimène, ses écrits et ses mésécrits, sont moins trahison et perfidie de « grande coquette » qu’une légèreté vitale qui permet à la jeune veuve (c’est-à-dire la femme la plus libre que l’époque puisse penser) de se maintenir dans le mouvement chaotique de ce brillant commerce et de participer à la fête permanente qui succédera au théâtre, où, après le dernier acte, au milieu des éclairs des feux d’artifice, se montrera le monarque. Son secret n’est rien, mais elle entretient par là, grâce au langage dont elle seule sait jouer absolument, son utopie de jouir à jamais de la liberté de l’indétermination quand tous autour d’elle espèrent s’assurer de la première place devant sa porte.

 

Contre la stricte économie d’échange de cette parole toujours en l’air, Alceste affirme, lui, la liberté de l’homme d’honneur : être « sincère et franc » et n’entendre « aucun mot qui ne parte du cœur ». S’il veut parler net, c’est que la parole n’est pas pour lui un flux indifférencié d’éléments de langage qu’on oriente à loisir pour jouer les hommes ; c’est un engagement tout entier de soi, pour soutenir son idée du monde et du genre humain, une lutte pour la valeur de chaque mot quand ceux-ci ne sont partout qu’objets de trafic et de spéculation – à commencer par le mot « aimer », évalué et dévalué par qui choisit, un moment, de l’entendre. Dans la ruelle de Célimène, Alceste trouve bien le dernier lieu et la dernière femme, pour « s’aviser d’aimer ». Il n’a pas le sens de l’État et son amour, sa passion, mérite bien le nom de perturbation.

 

S’il a raison de refuser « l’art de feindre », de vouloir qu’on fasse des vers où « la passion parle toute pure » et qu’on l’aime pour son cœur et non pour la manucure de son auriculaire, raison de s’emporter contre les fourberies et les cabales des « traîtres » en particulier la « partie » qui le poursuit en justice, contre la « complaisance », vaste ou molle, qui l’environne, il se trompe dès qu’il exige qu’on l’en « distingue » pour son mérite éclatant ou pour son amour grondeur et donne la comédie. Rien ne saurait plus le tromper que lui-même et l’esprit contrariant qu’il a reçu des cieux entrave immanquablement son désir. Alceste a raison, sans doute, d’être misanthrope par sens moral, mais tort, évidemment, de l’être par excès de bile noire. Le théâtre lui-même l’en met en garde comme une volée du bois vert ou en s’accrochant à ses basques, et ne manque jamais d’interrompre d’autorité la scène quand ses transports la rendent incontrôlable.

 

La liberté d’être « homme d’honneur » ne peut s’exercer qu’en ascète dans le dépeuplement d’un désert ; ce ne sera pas lui, le résistant de l’intérieur à la bonne société. Nous aimerions le croire, nous qui sommes les héritiers des Lumières qui ont décrété que le monde peut être changé et qui, à la suite d’un moraliste genevois à la pleine droiture, ont rayé de leurs papiers Philinte et sa sagesse sobre comme un de ces « fripons… si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu’ils ont intérêt que rien n’aille mieux ; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu’ils ne se soucient de personne ». Mais la vertu appartiendrait justement plutôt à l’« honnête homme » et à sa quête du juste milieu, perçu par les différents courants qui l’ont pensé, aristotélicien, stoïcien, néoplatonicien ou sceptique, non comme le lieu de toutes les démissions et compromissions, de tous les petits arrangements entre intérêts bien compris, mais comme la recherche constante d’une mesure souple et liante, d’un équilibre sur un fil intelligent, un réel engagement dans l’utopie d’« une perfection dans une sérénité conquise » – et, pourquoi pas, une authentique subversion ?

 

Le Misanthrope, une comédie ? Tellement singulière dans la production théâtrale de Molière qu’elle y est presque étrangère. Pas de bourgeois prosateur inconscient, de marâtre intéressée ni de pater familias sous la table, pas de servante pour raisonner, pas de médecin pour délirer, pas de coups de bâton, de cassette ni de galère, de petit chat ni de poumon – pas de ridicule ? Du langage, en tout cas, beaucoup – rien de plus, peut-être, ce qui ne fait pas peu. Une œuvre de société, un moment de rupture, une pensée sans dogme, une exploration intellectuelle qui prend le théâtre comme vecteur pour déployer opinions et comportements contradictoires.

 

 

Alain Françon et David Tuaillon