tout savoir sur traviata

Le parfum de la Dame aux camélias (note d’intention)

 

Il y a un parfum tenace de réalité qui flotte dans La Traviata, comme si la vie et la mort de cette femme prétendument/dite « dévoyée » avaient quelque chose de plus vrai que celles des autres héroïnes lyriques.
Ce parfum composé d’essences de fleurs, d’alcool, de médicaments, de peaux caressées, d’argent prétendument inodore et d’ingrédients qui voudraient se dérober à l’analyse, Giuseppe Verdi a réussi à en imprégner profondément son tissu musical, alors qu’il s’évaporait tout juste de l’histoire de la courtisane Marie Duplessis, morte en 1847, en plein carnaval.

Alphonsine Plessis, rebaptisée par elle-même Marie Duplessis, était devenue Dame aux camélias et Marguerite Gautier dans le roman qu’un ancien amant, Alexandre Dumas fils, jouant sur l’ambiguïté entre témoignage et fiction, avait fait paraître avec succès en 1848. Verdi en fit l’adaptation théâtrale en 1852, lors d’un séjour parisien qui était aussi un séjour d’amoureux, et son opéra fut créé à Venise en 1853 à la Fenice. L’histoire avait été transposée au XVIIIe siècle, provoquant la colère de Verdi qui tenait à l’ancrage contemporain de son œuvre.

Six ans séparent donc l’apparition de Violetta Valéry de la mort de son inspiratrice et c’est peut-être celle-ci, le véritable fantôme de l’opéra, insufflant à toutes ses interprètes ses palpitations amoureuses et sexuelles, son goût frénétique de la fête et sa respiration de plus en plus difficile,  mais aussi la force avec laquelle elle s’est forgée un destin au sein d’une société impitoyable à l’égard de toute « sortie de route » –  empruntant chaque fois une enveloppe corporelle différente pour interroger encore et toujours ce qui lui est arrivé, comme les esprits qui reviennent jusqu’à ce que justice leur soit rendue.

Cette dame arborant des camélias blancs fait penser aux dames blanches des légendes, qui apparaissent mystérieusement pour annoncer la mort de quelqu’un. Ici, elle vient annoncer la sienne propre; elle se voit soudain dans le miroir comme la morte qu’elle sera bientôt : Come son mutate ! Comme je suis changée !

 

« Le jour paraît et nous devons partir ». C’est ainsi que les invités de Violetta prennent congé d’elle dans le premier acte de La Traviata : cette fin de la fête marquée par l’aube assimile les convives aux fantômes qui doivent se dissiper avec les premiers rayons d’un jour qui marque le retour à l’ordre et à la raison. Violetta tente dans le deuxième acte de vivre sa part du jour, avant d’être presque immédiatement ramenée au seul territoire qui lui soit permis : celui de la nuit, du désordre et de la mort. C’est qui permet à l’écrivain Michel Leiris de résumer ainsi l’opéra : « une longue fête, coupée par un entracte à la campagne et conclue par effondrement dans la ruine et la mort, avec, en coulisse, des rumeurs de carnaval. »

Le XIXème siècle a eu un goût immense pour les fantômes, les esprits et les revenants, jusqu’à ce que se dise clairement, à la fin du siècle, que ces fantômes venant hanter les hommes n’étaient que le reflet de ce qui les hantait de l’intérieur. On peut dire alors qu’il y a quelque chose qui nous hante et que nous cherchons à saisir chaque fois que nous regardons vivre et mourir cette dame aux camélias.

Autour de ce personnage dont la brièveté et l’intensité de la vie se fait l’écho condensé à l’extrême de notre propre destinée, nous voulons mener une sorte d’enquête, qui se portera autant sur l’imaginaire des années 1840 que sur les individualités composant notre troupe d’instrumentistes, acteurs et chanteurs. On convoquera le Paris spleenétique de Baudelaire, le club des haschichins que fréquentait Théophile Gautier, le sens des poses de Gavarni et Daumier, mais aussi l’écrivain Christophe Tarkos, des images et des paroles d’aujourd’hui, jouant sur la frontière entre les époques, faisant de l’anachronisme une méthode de convocation des esprits.

Benjamin Lazar