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Dans le cadre du Festival Latitudes contemporaines, le Théâtre du Nord accueille le jeune auteur israélien hongrois, Yuval Rozman

 

Qu’est-ce que ça veut dire pour moi, aujourd’hui en 2016, d’être Israélien ?

C’est être profondément inquiet. Je dois dire même tourmenté, triste, attristé. Je crois n’avoir jamais été aussi triste et inquiet par ce qui arrive à ce pays, à mon pays. Ce pays dont je ne voudrais pas parler comme étranger. Comme extérieur à moi. Je suis attaché à ce pays, et c’est pour ça qu’il m’inquiète beaucoup. Je suis israélien. Je suis né en Israël. J’aurai pu vivre ailleurs. Oui. Je pouvais choisir ailleurs. J’ai un autre passeport. Hongrois. J’ai une « option ». Une possibilité de déserter.

Mais non. Je suis israélien. Même si aujourd’hui – je suis l’occupant. Et j’ai honte.

Il y a un certain sens à ce que serait mon retour là-bas. Je pense à mon retour là-bas, et dans mes pensées et mon écriture, mon désaccord avec Israël et mon identité juive se bousculent. Je ne peux pas renoncer à mon identité juive. J’ai choisi de « revenir » en Israël, d’y mener mon combat. J’essaie d’écrire comme un palestinien. Être lui. Être l’occupé. Être dans ses chaussures. Dans sa tête. Dans son corps. J’essaye d’être Khalil, palestinien et pédé amoureux d’un juif, prenant la guerre de son peuple sur ses épaules. La politique rejoint le privé. La honte. La tristesse. Le racisme. L’inquiétude. Le manque de compassion. La répulsion du nationalisme. Et du nationalisme de mon pays.

Tout ça, c’est mon bagage pour créer une pièce politique qui utilise une histoire d’amour impossible dans le tunnel des énigmes. Pendant que là-bas les champs brûlent, ici, un Palestinien et un Israélien expérimentent ce qu’est, être étranger à son propre pays. Une sorte de mission politique nécessaire, qui utilise le théâtre, le medium du spectacle vivant, pour parler de l’« illusion de la séparation » au cœur d’un tunnel d’amour.

Yuval Rozman

Note sur le texte

Le conflit israélo-palestinien désigne le conflit qui oppose Palestiniens et Israéliens au Proche-Orient. Il oppose deux nationalismes (le nationalisme juif et le nationalisme arabe palestinien) et inclut une dimension religieuse, notamment parce qu’Israël est un État juif, à majorité juive et que les Palestiniens sont majoritairement musulmans.

Un « Tunnel Boring Machine » est une machine à percer les tunnels. Tunnels, construits par le Hamas depuis son arrivée au pouvoir en 2006, qui permettent à ses combattants de pénétrer furtivement en Israël, de «surprendre l’ennemi et lui porter un coup fatal qui ne lui laisse pas l’occasion de survivre ou d’échapper, ni la possibilité de faire face ou de se défendre», selon les termes d’un document d’une milice palestinienne. lls sont une menace et c’est l’une des justifications affichées de l’opération militaire israélienne à Gaza.

Tunnel Boring Machine est le fruit du croisement entre une histoire imaginaire et la terre brulée de mon pays, le texte décrit de constants allers-retours entre des histoires individuelles et des évènements réels du conflit israélo-palestinien. Un texte aux fins fonds de cette guerre asymétrique dans une odeur de cuisine palestinienne. J’ai pris le parti, pour Tunnel Boring Machine, de me mettre dans la peau d’un palestinien, l’autre, celui dont on a voulu me faire croire qu’il était un ennemi.

Et comme dans un laboratoire, plongé dans l’expérience de l’autre, j’écris un récit, certes imaginaire, mais qui n’en est pas moins traversé par mon histoire personnelle et mes propres combats.

T.B.M est basé à la fois sur l’histoire d’un exil forcé, pour créer et l’impossibilité de faire autrement, mais aussi à mes expériences dans les tunnels, ceux entre Gaza et Ramallah, ceux qu’empruntent les homosexuels pour les échanges sexuels, ceux qu’on creuse pour se cacher, pour faire de la contrebande, ceux qu’on creuse pour se protéger, etc…

Yuval Rozman

Note sur la mise en scène

J’ai écrit et dirigé plusieurs travaux en Israël et en France qui explorent le mouvement, le texte, la poésie et la performance. Mon obsession au théâtre, c’est de mélanger et d’harmoniser des univers à priori incompatibles, de travailler avec une langue qui s’amuse avec les traditions, les codes, les tabous. Je vais poursuivre mon travail sur la dualité. L’attirance entre le bien et le mal, l’obscurité et la lumière. Dans ma recherche d’un langage scénique qui provoque un impact immédiat, j’aimerais explorer avec cette création la mise en perspective entre sexualité et famille, entre la cellule monogame et l’impossibilité du couple, le tunnel des « pêchés » et la cuisine de maman. Le tunnel, c’est la métaphore du héros, partagé entre perdition et révélation, cauchemar et conte de fée, entre le primitif et le contemporain, qui oscille entre le trash et le naïf. Les bruits de la nuit, les grognements bestiaux, le battement de cœur des créatures des bois, imprimeront la pulsation du spectacle.                                                                                                                Yuval Rozman

Biographie de Yuval Rozman

Après des études au Conservatoire National d’Art dramatique de Tel-Aviv et à New-York, Yuval Rozman (né en 1984), crée l’ensemble Voltaire en 2010 et développe ses propres travaux, présentés en France, en République Tchèque, en Suisse et en Israël.

Son spectacle Cabaret Voltaire (2011), avec l’acteur palestinien Mohammad Bakri, reçoit les félicitations du jury et le 1er prix du C.A.T International Théâtre Festival de Tel-Aviv : meilleure pièce, meilleure mise en scène, meilleure musique originale et meilleure chorégraphie.

Il collabore avec des chorégraphes, réalisateurs et plasticiens internationaux. Au festival actOral (Marseille), il présente Sight is the sense de Tim Etchells avec Laetitia Dosch (2014) et Jecroisenunseuldieu (2013) de Stefano Massini. Il assiste à la mise en scène Hubert Colas sur Nécessaire et urgent (2014) d’Annie Zadek. Il collabore avec Laetitia Dosch pour Un Album – co-mise en scène et aide à l’écriture (2015). Il joue dans La Mégère apprivoisée, de Shakespeare, m.e.s M. Leray, TNB et Théâtre de la Ville à Paris (2015) et Face au mur de Martin Crimp, m.e.s Hubert Colas (2015) et Une Mouette et autres cas d’espèce m.e.s Hubert Colas.

Au cinéma, il a travaillé avec des réalisateurs comme Lorraine Lévy pour Le Fils de l’autre (2012), Eytan Fox pour Cupcakes (2013), Amir Manor pour Epilogue (2013), Danny zur pour Who comes to daddy, Ariel Templer pour Sous d’autres cieux. A la télévision il a joué le rôle principal dans Itamar et moi, série dramatique réalisée par Oren Yaniv en 2007.

En tant qu’auteur, il écrit Cabaret Voltaire (2011) puis aide Laetitia Dosch à l’écriture d‘Un Album (2015) Il est en résidence d’écriture à Montévidéo à Marseille, au Théâtre de Vanves et à la Chartreuse de Villeneuve-Lès-Avignon et au Grand Sud à Lille, pour Tunnel Boring Machine.