Atelier lecture à voix haute

Avec André Markowicz

André Markowicz, traducteur, poète et artiste associé au Théâtre du Nord a travaillé avec un groupe de jeunes du Lycée professionnel Turgot de Roubaix autour de poèmes de Rimbaud lors de 3 demi-journées du 12 au 14 janvier.

À partir des poèmes de Rimbaud, il s’agira de lire ensemble. Qu’appelle-t-on lire ? Lire à haute voix, d’abord, bien sûr : s’adresser et faire comprendre.

Mais, pour faire comprendre, apprendre à faire attention à la matérialité du texte, aux mots, à la ponctuation, au souffle.

Construire une interprétation, du sens le plus littéral à ce qui peut être caché.

Donner à entrevoir toute la passionnante complexité de la poésie.

André Markowicz

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André Markowicz alimente très régulièrement sa page Facebook de publications liées à son actualité. Chroniques, textes, poèmes… Découvrez la dernière, en date 14 janvier, rédigée à l’issue des trois jours d’atelier en compagnie des élèves du Lycée Turgot.

 

« Elle est retrouvée… »
Rimbaud, lycée professionnel Turgot, Roubaix.

Je suis à Lille, une fois encore, trois jours, pour un stage dans un lycée, organisé par le Théâtre du Nord, avant de revenir fin février pour une pleine semaine, cette fois pour une pleine semaine, avec Françoise — et, pas seulement avec, mais autour, puisqu’il s’agira essentiellement de rencontres centrée sur différents aspects de son travail à elle — la poésie pour enfants, la traduction de la poésie pour enfants, et la poésie, j’allais dire, sans âge, qu’elle est en train d’écrire, et que, toute sa vie durant, elle a écrit. — Mais ça, donc, ce sera en février. Là, en ce moment (et ce mot « là », maintenant, vous verrez, il prend pour moi un sens tout particulier), je suis, en fait non pas à Lille, mais au lycée professionnel Turgot, à Roubaix, avec seize élèves, volontaires, — seize élèves de CAP et BEP commerce (mais il y a aussi des élèves de seconde, première année de CAP, si j’ai bien compris). Et bref, que faisons-nous pendant trois heures intenses tous les jours ? Nous lisons Rimbaud. « L’Eternité », de Rimbaud. Le premier jour — les quatre premières strophes. Oui, quatre strophes en trois heures pleines, — avec des pauses, — mais trois heures, pour quatre strophes, d’un poème évidemment incompréhensible. Et les élèves me suivent, je crois vraiment, dans mes divagations. Ils me prennent pour un martien, ça va de soi, parce qu’ils ne me connaissent pas du tout (comment pourraient-ils me connaître ?), ils ne lisent pas, à part les textes qu’ils ont au programme, et vous imaginez bien, la littérature, ce que c’est, dans un lycée professionnel. Disons que ce n’est pas elle — hélas — qui va déterminer leur vie.

*

Rimbaud, tout simplement, ils n’ont jamais entendu parler. Je veux dire, ils n’ont juste jamais entendu le nom — je ne parle pas d’avoir lu un texte. Ils ont lu des poèmes (un poème de Victor Hugo — mais, lequel, ils ne se souvenaient pas ; un poème de Baudelaire, « Le spleen », qu’ils ont dans leur cahier — on devrait y revenir demain, si Dieu veut). Mais, la poésie, pour eux, c’est juste rien. Vraiment rien. Et, imaginez, quand on commence « L’Eternité ».

Elle est retrouvée.
Quoi ? — L’éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Je demande ce que ça veut dire.
— Bah, elle est retrouvée.
— C’est quoi qui est retrouvé ?
— Bah, l’éternité.
— Mais, ça veut donc dire qu’on l’a perdue, et qu’on la retrouve ?
— Ah bah oui.
— Et qu’est-ce que c’est « la mer allée avec le soleil » ?
— C’est qu’elle s’est en allée ?
— Oui, peut-être. Mais dans ce cas-là, ça veut dire quoi qu’elle s’est en allée ?
— Euh, c’est peut-être, quand il y a plein de soleil, alors, la mer, c’est comme si on la voyait pas… — Ou non, c’est peut-être que c’est le jour qui finit, et qu’on voit plus le soleil et la mer ? —
— Mais vous, vous le diriez, « la mer allée avec le soleil » ?
— Ah non.
— Et pourquoi il le dit, Rimbaud ? — Et qu’est-c’est, d’après vous, ce « allée » ? C’est quoi qui va avec quoi ?

Et ils se regardent, ils me regardent, ils voient que je suis sérieux, que je les regarde aussi, même si je rigole, évidemment, parce que ça fait plaisir les voir, assis, tout tranquilles, mais actifs, aux aguets, dirais-je plutôt qu’agités, parce qu’ils en oublient même de bavarder entre eux — non, ils ne bavardent pas du tout.

— Et, « allée », je leur demande, vous l’écrivez comment ? En fait, vous voulez bien, cherchez moi les ailes dans cette strophe. Cherchez moi ce qui vole.

Je le dis, ils ne voient le mot, évidemment, — quelles ailes ? il n’y a pas d’ailes dans cette strophe. Et tout à coup, l’une des élèves qui dit : mais si il y a des ailes…. « Elle » est retrouvée. —

Et ça, c’est le moment essentiel de l’atelier. La jeune fille le dit, elle s’est lancée, elle sait bien qu’elle a dû dire une bêtise, et les autres la regardent, tous les regards se tournent vers elle, avec des sourires, — des sourires à la limite d’être un gros rire, vous savez, juste cet instant, sur un fil, quand tout peut basculer vers la moquerie. —

Je peux continuer :
— Mais oui, « elle ». Vous écrivez « elle », mais, si vous le dites, ça fait « ailes ». Et, regardez le mot « allée » — est-ce qu’on n’a pas l’impression que ça porte aussi « ailée » (même si fait bizarre d’être ailé « avec » le soleil). Et même, d’ailleurs, « allée », est-ce que ça ne veut pas dire aussi « bronzée » — « halée » (halée, ils ne connaissent pas le mot) ? Et, si vous continuez, non pas à chercher le sens logique, mais juste à faire entendre les sons, la consonne « l », où est-elle ? Et ils cherchent, maintenant, les « l » qui sont comme nous savons, des liquides, mais qui, étant ailées, volent comme des oiseaux, font voler la mer avec le soleil, ou le soleil avec la mer — et c’est ça, cette éternité, à prendre littéralement, — à la lettre, donc — et dans tous les sens, qui est là, devant nos yeux, unissant, dans un même élan, la mer et le soleil, la mer et le ciel, le bleu de la nuit et le feu du jour. Je me freine pour ne pas leur parler de l’autre image, de celle du soleil sur la mer dont parle Homère, qui est le début de toute éternité, parce que, bien sûr, il y a aussi Homère dans la mer — mais bon, je m’arrête, et eux, je les regarde, — je les regarde toujours, chacun d’eux, à chaque instant, et ils le savent que je les regarde — et je les vois qui me suivent. Mais oui, voilà un monde de poésie.

*

Mais, Dieu, que c’est dur, quand je leur demande de lire. En fait, ces quatre vers, ils les ont appris par cœur, tout de suite — ils n’ont pas fait exprès, c’est venu tout seul. D’un coup, la voix se casse, devient quasiment inaudible. Ils regardent leur feuille, ils bafouillent. Faire passer leur voix, leur voix en vrai, par leur gosier de lycéens… Comme si, d’un coup, dans leur tête baissée, dans leur regard, là, qui se ferme, qui devient dur, c’est autre chose qui se mettait à jouer — et, je le dis, quelque chose de tellement compliqué que je me demande même, là maintenant, si c’est bien que j’en parle. C’est comme si, avec leur difficulté de lecture, toujours à la limite de la dyslexie, il y avait, oui, leur vie, là, entre ces murs, dans ce monde, là. Et, je vous jure, les murs sont beaux, et tout. Mais il y a des choses qu’il ne faut pas effleurer, pour chacun d’eux, pour chacune d’elles.

 

 

 

*

Ame sentinelle,
Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.

Un garçon me demande ce que ça veut dire, « sentinelle ». Bien sûr qu’une âme est « sentinelle », puisqu’elle guette, pour le coup, l’entrée dans l’éternité, le moment où elle sera appelée par Dieu. Mais pourquoi « murmurons l’aveu » ?

— « Murmurons » — parce qu’il ne faut pas le dire tout fort, qu’on a un secret comme ça.
— Un secret comme ça ?
— Oui, l’éternité.
— Et est-ce que ça rime, « nelle » et « nulle » ?
— Non, ça rime pas.
— Et pourtant, quand même, c’est comme si ça rimait, non ? Oui, c’est comme « la mer » et le «murmure»… Le même jeu, sur le passage d’une voyelle à une autre. C’est ce qu’on appelle une « assonance ». Et ils me suivent, je le sens qu’ils me suivent, ils ne trouvent pas que j’exagère, que je divague, que, je ne sais pas, je me moque d’eux. Non, non… — Et qu’est-ce ça veut dire, « la nuit si nulle » ?
— Si elle est nulle, la nuit, c’est qu’il y en a pas.
— Et pourquoi « si » ?
— Parce qu’on pourrait qu’il y a une nuit, mais il n’y a pas de nuit, on pensait, monsieur, qu’il y avait la nuit, et en fait, il y a pas de nuit
— Oui, oui, il n’y a que
— Le jour en feu.
— Il n’a que le soleil. C’est que sur le soleil, le poème.

*

Des humains suffrages,
Des communs élans,
Là tu te dégages
Et voles selon.

— Ça veut dire quoi, « suffrages », monsieur, me demande une élève.
J’explique — le vote, l’opinion, l’approbation. — Et pourquoi, « tu te dégages » ?
— Tu te libères, hein, c’est ça ?
— Et pourquoi ?
— Mais parce que, quand on ce secret là, on est seul.
— Et, regardez, tu « voles » — vous voyez que ça parlait des oiseaux, des ailes ? — Mais qu’est-ce que ça veut dire « tu voles selon » ? « Selon quoi ? » — Et là, à force de parler, on comprend qu’on ne sait pas, « selon quoi ». Je veux dire qu’on ne peut pas le savoir, parce qu’on peut le lire, qu’on doit le dire, dans les différents sens — « selon ton désir » — « selon l’éternité », selon les lois nouvelles. Et que tout est dans le « là ». — Qu’est-ce que c’est, ce « là » ? — C’est une indication de lieu ou une indication de temps ?
— C’est les deux, monsieur, c’est les deux !
Du coup, moi aussi, je commence à me lancer :
— L’éternité, c’est le lieu et le temps ensemble… C’est ça, le « là », non ?… Et est-ce que vous pourriez me chercher tous les mots qui ont des « s » et des « l » ?
— Le soleil.
— Et seul.
— Mais il n’y est pas, le mot « seul »
— Si, il y est, après !
— Soleil — selon — seul — sol (où ai-je pris ce sol, qui est si évident, et qui n’y est pas, parce qu’il y est, là, tellement fort — un sol nouveau, fait d’eau, sur lequel les rayons du soleil viennent comme voler… Littéralement, dans tous les sens.

*

Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le devoir s’exhale
Sans qu’on dise : enfin.

— Les « braises de satin », je dis qu’il y a un consensus (est-ce le cas ?) chez les critiques, pour dire que c’est le soleil. — Une nuit, comme constellée des braises du couchant, ou du lever du soleil ?… — Oui, dit une élève. C’est orangé. Et c’est toujours l’idée du feu.
— Le devoir, c’est ce qu’on est obligé faire, qu’on l’aime ou non. On le fait, et quand c’est fini, on dit « enfin, c’est fini ». Et là, donc, c’est des braises du soleil que le devoir s’exhale (j’explique le mot). Et là, donc, quand c’est un devoir qu’on a choisi, comme le culte du soleil (et je ne leur ai pas lu « Alchimie du verbe »), de cette éternité, alors, on n’a pas besoin de dire « enfin ». Et puis, de toute façon, dans l’éternité, ça n’existe pas, « enfin »…

*

Ce que je leur demande encore, c’est de se mettre en groupes de deux, ou de quatre, pour lire les quatre strophes ensemble, — en alternant, et je dis bien que celles et ceux qui ne veulent pas ne le font pas, parce que j’ai bien senti qu’il y avait là comme un point de rupture. En fait, les pauvres, à quoi s’attendaient-ils ?

A quoi s’attendaient les deux enseignantes ? Evidemment pas à ça, mais à quelque chose de plus centré sur le théâtre, sur l’expression, pour ainsi dire, personnelle, étant donné que ça vient du théâtre. Et les élèves aussi, évidemment, je suppose. Et, à vrai dire, moi aussi… Je ne m’attendais pas du tout à pouvoir passer trois heures sur ces quatre strophes, et en me disant que nous allions beaucoup trop vite. Ah, ces lectures…

Ah, les faire se répondre, s’écouter… Comme s’ils n’étaient pas du tout habitués à s’écouter. Il y a aussi le fait, bien sûr, qu’ils viennent de classes différentes, qu’ils ne connaissent pas vraiment, pour certains. Mais c’est aussi autre chose : vraiment, c’est impression qu’ils sont seuls. Il y a des petits groupes, bien sûr. Mais les groupes, justement, leur servent à être seuls. Aucun moyen de briser un groupe, ou, je ne sais pas, de l’ouvrir. C’est quand ils ne sont pas ensemble que ça commence à marcher, — que la musique paraît, la voix se forme.

*

Le lendemain, imaginez, on arrive à finir… et on a lu Verlaine, « Sur l’interminable/Ennui de la plaine »… et ils comparent les deux poèmes…