Scène de vies

N°51
Mars-avril 2010

 
 
 

L'ébauche d'un portrait

Adaptation
François Berreur

Mise en scène et scénographie
François Berreur

Son et vidéo
David Bichindaritz

Lumière
Bernard Guyollot

Avec
Laurent Poitrenaux

Coproduction
Théâtre Ouvert, CDN de Création, Paris, Compagnie Les Intempestifs, Besançon

Avec le soutien de la Maison de la Culture de Bourges, Scène nationale

Texte édité aux Éditions Les Solitaires Intempestifs

Du 20 au 29 avril 2010, Idéal, Tourcoing

Durée: 1h50

Portrait Jean-Luc Lagarce

En quelques mots
« Mars 1977: habite entre Besançon, chambre d’étudiant et chez mes parents à Valentigney. Création du Théâtre de la Roulotte. Mai 1977 : représentation de Erreur de construction et de La Bonne de chez Ducatel. Juillet 1977 : Lettre de Attoun. Février 1978 : 21 ans. Août 1978 : Incapable d’écrire un roman. Janvier 1979 : démission du Théâtre de La Roulotte. Septembre 1979 : Monter, avec le Théâtre de la Roulotte, La Cantatrice chauve?...
Jusqu’en septembre 1995, Jean-Luc Lagarce nous livre le feuilleton émouvant de son écriture. »

François Berreur

Mettre en jeu les signes rétrospectifs d’un destin

Yannic Mancel : Pouvez-vous rappeler en quelques mots l’histoire de votre rencontre et de votre compagnonnage avec Jean-Luc Lagarce ?
François Berreur : C’est très simple. Nous étions étudiants à Besançon, lui en philosophie, moi en psychologie. Je faisais du théâtre amateur à l’université et auprès de Jacques Vingler à la Comédie de Besançon. Jean-Luc Lagarce et Mireille Herbstmeyer* animaient déjà une compagnie alors amateur, La Roulotte, implantée à Besançon. Ils m’ont vu jouer dans un spectacle et m’ont proposé de suivre un stage qui très vite a débouché sur un engagement. Nous ne nous sommes plus quittés pendant quinze ans. La compagnie s’est progressivement professionnalisée. J’ai joué en tout dans dix-huit spectacles, parmi lesquels des pièces de Jean-Luc qui écrivait déjà quand j’ai fait sa connaissance, puis je suis devenu son assistant.

Y. M. : Quand avez-vous pris conscience que Jean-Luc écrivait un journal ?
F. B. : Je l’ai raconté déjà dans la préface du Journal : quand nous étions en compagnie, le matin, après une ou deux heures de bureau où nous passions quelques coups de fil pour établir des contacts avec des théâtres et proposer nos spectacles dans leur programmation, nous rejoignions Jean-Luc dans un café pour lui proposer de déjeuner ensemble, et très souvent nous le retrouvions absorbé dans un cahier qu’il s’empressait de refermer, dès qu’il nous apercevait. J’ai donc toujours su qu’il tenait un journal, et je me sens presque aujourd’hui coupable d’avoir brutalement interrompu l’écriture de quelques très belles pages.

Y. M. : Quand êtes-vous entré en possession de ces cahiers?
F. B. : À sa mort. Mais je dois préciser un élément : à partir de 1990, quand il a réalisé son « journal vidéo », il a commencé à retranscrire son journal à la machine. Il a ainsi résumé les neuf premiers cahiers en ne conservant que les dates et les événements les plus importants. Pour les cahiers suivants, il a systématisé cette retranscription mais il est mort avant d’avoir terminé. J’ai donc pris le

relais il y a seulement trois ans en retapant moi-même les cahiers posthumes que j’ai retrouvés dans ses affaires. C’est là que je me suis aperçu qu’en retapant il avait recours, entre autres, à la note en bas de page pour corriger une appréciation et marquer l’évolution de sa pensée, pour souligner par exemple qu’avec le temps il avait changé d’avis sur telle personne ou tel spectacle sur lesquels il

s’était montré injuste ou trop impulsif.

Y. M. : Quand et comment vous êtes-vous posé la question de savoir s’il fallait ou non publier ces cahiers ?
F. B. : Mon premier objectif, ma première urgence a été la publication de l’oeuvre dramatique. Quand l’oeuvre, à partir de 2000 voire 2002, a commencé à être bien diffusée en librairie et à être reconnue, y compris à l’étranger, j’ai commencé alors à me poser la question du Journal et de sa publication. Je voulais ainsi surtout éviter la confusion entre l’oeuvre et l’autobiographie. Je ne voulais pas qu’on réduise la lecture de l’oeuvre au seul prisme du Journal. Que le Journal soit un «plus», j’en convenais volontiers, à condition toutefois qu’il n’occulte pas la lecture première des oeuvres de fiction dramatique. L’année 2007 qui aurait dû être celle des cinquante ans de Jean-Luc et dont nous avons fait une «année Lagarce» ponctuée de multiples événements – spectacles, colloques, publications, expositions... – s’est avérée être la bonne opportunité pour une édition en deux tomes et en deux temps.

Y. M. : Avez-vous été confronté à des cas de conscience concernant certains passages, notamment en ce qui concerne la vie privée et les personnes citées ?
F. B. : Nous n’avons absolument rien censuré, rien retranché, y compris des confidences les plus intimes. Nous avons simplement changé quelques noms et prénoms pour respecter l’anonymat de personnes qui auraient pu se sentir trahies ou blessées.

Y. M. : Quand est venue l’idée de faire spectacle de ce texte a priori non dramatique ?
F. B. : J’y ai été encouragé par deux personnes : Jacques Peigné, directeur de l’Année Lagarce, et Lucien Attoun, qui voulait associer à l’événement son Théâtre Ouvert avec un spectacle inédit et léger. Mais ce qui m’a vraiment décidé, c’est la multiplication des questions que me posaient les gens que je rencontrais à propos de l’identité de Jean-Luc, de ses goûts, de sa façon de vivre, des anecdotes liées à ses oeuvres, à ses rencontres, etc. Je me suis dit que la meilleure façon d’assouvir cette curiosité était de réunir la plupart des réponses à ces questions en un spectacle qui serait conçu comme un portrait ou plutôt une sorte d’autoportrait littéraire et théâtral et dont la première mouture, modeste, fut une «mise en espace» chez Lucien Attoun et portait déjà le titre d’Ébauche. J’avais envie notamment de montrer que la confrontation avec la mort n’était pas pour Jean-Luc un sujet triste et que si, personnellement, j’ai travaillé aussi longtemps avec lui, c’est que c’était un esprit brillant, mais aussi un garçon très drôle.

Y. M. : J’imagine qu’à l’intérieur de ces deux gros tomes – plus de mille pages ! –, le travail de sélection a dû être très difficile...
F. B. : Le premier dégrossissement est un travail que j’ai fait sans trop de douleur en relisant les épreuves de la publication. Mais par la suite, il a fallu élaguer, j’ai compté dix-sept versions successives jusqu’au texte final du spectacle, tel qu’il est aujourd’hui définitivement fixé : nous sommes passés d’une brochure de cent trente deux pages à une brochure qui en fait aujourd’hui trente cinq ! C’est le travail de dramaturgie qui m’a permis d’échapper à la tentation littéraire de tout garder.

Y. M. : Pourquoi Laurent Poitrenaux, et comment la rencontre a-t-elle eu lieu?
F. B. : J’ai connu Laurent dans un des premiers spectacles qu’il a joués sous la direction de Ludovic Lagarde : des dramaticules de Beckett. Comme je l’avais déjà trouvé formidable, j’ai suivi son parcours et n’ai jamais été déçu. J’ai toujours apprécié son énergie, son humour et son engagement physique – cette alliance paradoxale de légèreté et de gravité –, des qualités que je trouvais essentielles pour prendre en charge l’univers intime de Jean-Luc.

Y. M. : Comment a-t-il réagi à votre proposition ?
F. B. : Positivement. Il connaissait assez bien l’oeuvre de Lagarce. Il avait dirigé des ateliers sur Juste la fin du monde. Il a été, à mon initiative, l’un des premiers lecteurs du Journal, avant même la publication. Pendant les représentations de la Cantatrice chauve à l’Athénée, nous nous enfermions l’après-midi dans une loge pour confronter les différentes versions que j’avais préparées et nous avons modelé ensemble la dramaturgie du spectacle. Cette collaboration a été essentielle pour en trouver le rythme.

Y. M. : Le spectacle dure deux heures, ce qui paraît énorme pour un solo d’acteur...
F. B. : Il faut dire qu’avec l’énergie corporelle et vocale de Laurent, qui correspond parfaitement à l’énergie vitale de l’écriture de Jean-Luc, le risque devenait très mesuré. Jean-Luc est quelqu’un qui n’en avait jamais fini avec la parole. Dès qu’il avait bouclé un propos, il rebondissait sur un autre. Sa logorrhée était d’une densité et d’un dynamisme exceptionnels. À table, en groupe, il pouvait mobiliser son auditoire pendant deux heures sans s’interrompre. La performance d’acteur de Laurent répond ainsi à l’énergie de la parole performative de Jean-Luc : je crois que si Jean-Luc, de son vivant, avait eu l’idée de parler de lui dans un spectacle sous la forme d’un autoportrait, le résultat aurait été très proche de ce que nous avons fait. Sa parole était sans complexe et sans tabou.

Y. M. : Dans quel espace avez-vous imaginé cette «performance » d’acteur ?
F. B. : L’idée initiale est simple : puisque la parole est une parole « réelle », convoquons autour d’elle des objets du réel. Le bureau est donc le vrai bureau de Lagarce, la chaise est sa chaise, idem pour la machine à écrire, la lampe, la malle de tournée, le tourne-disque et les disques, et même pour les livres qui sont les livres de Jean-Luc, datés de sa main du jour où il les a achetés. Ces meubles et ces objets sont aussi les signes de la permanence, celle d’une vie. En une soirée défile toute une vie et se révèle l’inexorabilité du temps, avec le soutien de l’éclairage qui égrène la succession des jours : le jour se lève, le jour se couche, et ainsi de suite... Mais à côté de ces éléments issus du réel, j’ai souhaité aussi la présence d’un ou deux éléments qui déréalisent la situation : le sol en miroir qui dédouble l’image de l’acteur, ou la « servante», cette ampoule sur pied qui renvoie au théâtre, aux répétitions et aux tournées... Car le bureau est aussi bien théâtre ou chambre d’hôtel. Le principe est le même que dans Le Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre. Lorsque Lagarce écrit, où qu’il soit, il voyage, et par voie de conséquence, il fait voyager son lecteur aussi.

Y. M. : Il y a aussi un écran et de la vidéo. Quel est leur statut ?
F. B. : L’écran représente le temps, le temps qui passe. Jean-Luc avait été très impressionné par le film de Claude Sautet, Les Choses de la vie, où le personnage interprété par Michel Piccoli, victime d’un accident d’automobile, voit redéfiler les moments les plus importants de sa vie avant de mourir. Je me suis fortement inspiré de cela pour justifier l’intégration de l’image au spectacle.

Y. M. : Quelques respirations musicales contribuent également à rythmer le spectacle. Que pouvez-vous en dire ?
F. B. : Ce sont tous des choix cités par le Journal et confirmés par le souvenir que j’en ai. Je suis par exemple très impressionné, rétrospectivement, qu’à vingt ans déjà Jean-Luc ait pu fredonner à longueur de journée «Je reste roi de mes douleurs », la belle chanson de Colette Magny... Ce qui me fascine aujourd’hui, c’est la façon dont, par petites touches mais aussi par jeu, Jean-Luc se construisait un destin littéraire. Au départ, il ne s’agissait que des aspirations romantiques d’un adolescent de base de sa génération, cumulant le double handicap d’une origine provinciale et populaire. Or, comme il se trouve que, comme on dit, «ça a marché», qu’il est joué à la Comédie-Française et qu’il est traduit dans le monde entier, tout aujourd’hui revêt rétrospectivement les marques d’un destin.

Paris, Châtelet, le 22 décembre 2009.

Laurent poitrenaux

Jean-Luc Lagarce

Jean-Luc Lagarce est né le 14 février 1957 à Héricourt (Haute-Saône) ; il passe son enfance à Valentigney (Doubs) où ses parents sont ouvriers aux usines Peugeotcycles. En 1975, pour suivre des études de philosophie, il vient à Besançon où parallèlement il est élève au Conservatoire de Région d’Art dramatique. Il fonde en 1977 avec d’autres élèves une compagnie théâtrale amateur le «Théâtre de la Roulotte» (en hommage à Jean Vilar) dans laquelle il assure le rôle de metteur en scène montant Beckett, Goldoni mais aussi ses premiers textes. En 1979, sa pièce Carthage, encore est diffusée par France Culture dans le nouveau répertoire dramatique dirigé par Lucien Attoun qui régulièrement enregistrera ses textes. En 1980, il obtient sa maîtrise de philosophie en rédigeant Théâtre et Pouvoir en Occident. Suite à sa rencontre avec Jacques Fornier, le Théâtre de la Roulotte devient en 1981 une compagnie professionnelle où Jean-Luc Lagarce réalisera vingt mises en scène en alternant créations d’auteurs classiques, adaptations de textes non théâtraux et mises en scène de ses propres textes. En 1982, Voyage de Madame Knipper vers la Prusse Orientale est mis en scène par Jean-Claude Fall au Petit Odéon programmé par la Comédie-Française (son premier texte à être monté par un autre metteur en scène en dehors de sa compagnie et à être publié sous forme de tapuscrit par Théâtre Ouvert). Jean-Luc Lagarce verra seulement quatre de ses textes montés par d’autres metteurs en scène et après 1990, aucun ne le sera, mais il ne se sentira pas un auteur «malheureux», il est un auteur reconnu et ses pièces sont accessibles, lues, voire mises en espace ou publiées. C’est en 1988 qu’il apprend sa séropositivité, mais les thèmes de la maladie et de la disparition sont déjà présents dans son oeuvre notamment dans Vagues Souvenirs de l’année de la peste (1983) et il refusera toujours l’étiquette «d’auteur du SIDA» affirmant à l’instar de Patrice Chéreau que ce n’est pas un sujet.
En 1990, il réside six mois à Berlin grâce à une bourse d’écriture (Villa Médicis hors les murs, Prix Léonard de Vinci ), c’est là qu’il écrit Juste la fin du monde, le premier de ses textes à être refusé par tous les comités de lecture. Il arrête d’écrire pendant deux ans se consacrant à la mise en scène, écrivant des adaptations et répondant à des commandes (cf. Comment j’écris in Du luxe et de l’impuissance). Essentielle dans son oeuvre, il reprendra intégralement cette pièce dans son dernier texte Le Pays lointain. Il décède en septembre 1995 au cours des répétitions de Lulu. Si son oeuvre littéraire est essentiellement composée de 24 pièces de théâtre, il a aussi écrit 3 récits (L’Apprentissage, Le Bain, Le Voyage à La Haye), 1 livret d’opéra (Quichotte), 1 scénario pour le cinéma (Retour à l’automne), quelques articles et éditoriaux (publiés sous le titre générique Du luxe et de l’impuissance) et a tenu durant toute sa vie de théâtre un journal composé de 23 cahiers. Depuis son décès, de nombreuses mises en scène de ses textes ont été réalisées et certaines ont connu un large succès public et critique. En France, il est actuellement l’un des auteurs contemporains le plus

joué. Il est traduit dans de nombreux pays et certaines pièces comme J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne ou Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne le sont en quinze langues.

Les textes de Jean-Luc Lagarce sont édités aux Éditions des Solitaires Intempestifs.

 
 
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