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Mary Stuart
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Entretien

avec Cécile Garcia Fogel et Oceane Mozas

Isabelle Demeyère : Vous avez déjà, toutes les deux, joué des reines, je pense au texte Les Reines de Normand Chaurette mis en scène par Joël Jouanneau à la Comédie-Française, ou même, pour Cécile, à la reine Margaret dans le Henri VI monté par Stuart Seide... Alors qu’est-ce que jouer une reine au théâtre ?

Océane Mozas : Je constate qu’il s’agit de deux figures suppliciées, puisque je jouais Anne Dexter, cette reine à qui l’on a coupé les mains et la langue, et qu’on a enfermée dans un cachot. Mary est donc la deuxième reine prisonnière que je joue, or la notion de liberté est une notion fondamentale dans Mary Stuart. Comment retranscrire cela ? Plus que d’interpréter une figure royale, il s’agit pour moi de trouver quels sont les enjeux du personnage. Mary Stuart n’existerait pas si elle n’avait pas chevillée au corps la conviction que c’est elle qui doit régner. Elle ne comprend pas, dans une absolue sincérité, comment Elizabeth, qui a été déclarée bâtarde et deshéritée par son père, a pu être élevée au trône, et pourquoi elle, Mary Stuart, se retrouve soumise au joug d’Elizabeth. Elle veut qu’on reconnaisse son statut de reine : elle ne comprend pas pourquoi elle est prisonnière alors qu’elle estime être l’égale d’Elizabeth et, c’est le deuxième enjeu, elle veut recouvrer la liberté.

Cécile Garcia Fogel : Au-delà du rêve d’enfant, très vite, quand on se retrouve avec ou sans couronne sur la tête, le problème est de savoir comment on va arriver à trouver de la vie à l’intérieur de ça. Et selon l’esthétique proposée, d’arriver à trouver une parole concrète et pas trop noble. Chaurette est différent de Shakespeare ou de Schiller mais la difficulté va être de jouer les situations malgré tout.

Isabelle Demeyère : Comment plonge-t-on dans ce rôle de reine ? Avez-vous lu sur le personnage historique, sur la femme, avez-vous visionné des films ?

Océane Mozas : J’avais l’intention de lire beaucoup de biographies et finalement je me suis lancée dans celle de Stephan Zweig et je n’ai pas cessé de la relire car j’ai trouvé qu’il y avait tout dedans, notamment la dimension romanesque, voire romantique de ce personnage. J’ai vu beaucoup de films mais le plus formidable est celui avec Vanessa Redgrave et Glenda Jackson dans le rôle d’Elizabeth. Même si elle y est presque un peu sanctifiée, ce qui est le problème de ce personnage : Marie Stuart a été portée aux nues ou vraiment diabolisée. J’ai donc cherché à comprendre pourquoi elle déchaînait autant de polémiques et de passions. Souvent avec les personnages historiques, on a peu d’éléments et là on en a presque trop. Les biographes sont tous d’accord là-dessus : il y a trop de matière. Par exemple, il existe beaucoup de lettres, car Mary Stuart écrivait beaucoup, même si elles ne sont pas authentifiées...

Cécile Garcia Fogel : J’ai le souvenir de Glenda Jackson quand j’étais enfant. Elizabeth est un personnage assez marqué dans ma mémoire et plus clair que Mary Stuart. Je me suis donc plus penchée sur Mary Stuart et le conflit avec Elizabeth. J’ai lu, j’ai vu des films, et quand je vois toutes ces actrices qui ont joué ces deux rôles, ça commence à m’inquiéter ! Maintenant j’essaye de faire la part des choses entre l’histoire d’Elizabeth et le texte de Schiller, qui sont différents, notamment vis-à-vis de Leicester, son compagnon, et de Mary, qu’elle n’a jamais rencontrée dans la réalité.

Isabelle Demeyère : Comment aborder ces deux rôles, qui ont de toute évidence été écrits en symétrie : comment aborder à la fois le conflit et la gémellité, la sororité?

Océane Mozas : Déjà, il y a la solitude, c’est ce qui les rapproche, et Mary ne cesse de dire qu’il faut qu’elle rencontre Elizabeth, car elle est persuadée qu’Elizabeth peut la comprendre parce que c’est une femme, une parente et une reine... Mary dit ceci : « Elizabeth est de ma famille, de mon sexe et de mon rang. C’est à elle seule, à la reine, la soeur, la femme que je puis m’ouvrir...» c’est-à-dire «me confier». Elle est convaincue, tant qu’elle n’a pas vu Elizabeth, qu’elle pourra la toucher et lui faire comprendre qu’il faut qu’elle la libère, qu’elles sont égales et que même si leurs points de vue religieux et politique divergent, au moins il faut qu’elle lui rende sa liberté...

Cécile Garcia Fogel : Comme dit Stephan Zweig, ce sont deux destins très différents. L’une, Mary, est née légitime et couronnée enfant avec le sentiment inné d’être reine et sa vie va être ensuite une succession d’erreurs stratégiques. Alors qu’Élizabeth, très tôt, a subi le rejet de son père, a été déclarée bâtarde, a perdu sa mère décapitée, et elle a eu sa place à faire dans le monde; elle a donc construit son parcours d’être humain et de reine sur un sentiment profond d’illégitimité. Et c’est ce qui a fait d’elle ce grand monarque. Elle acquiert un sens stratégique très fort toute jeune, alors que pour Mary Stuart, la lucidité et le sens stratégique vont se développer avec les épreuves de la vie. Il y avait donc beaucoup de liens communs entre ces deux femmes mais cette différence initiale est fondamentale.

Isabelle Demeyère : Quelle est la vision de l’homme qu’a votre personnage ? Que dire à ce sujet du rapport à Leicester qui aime les deux femmes et du rapport à Mortimer, ce jeune romantique amoureux de Mary rajouté par Schiller à l’Histoire...

Océane Mozas : Le rapport à l’homme est fondamental chez Mary Stuart. Je crois qu’elle a toujours cherché l’appui des hommes et leur soutien. Elle a perdu son père très jeune, elle a été mariée très jeune et son premier mari, François II, meurt prématurément dix-huit mois plus tard. Alors que son enfance et son adolescence à la Cour de France, où elle arrive à l’âge de cinq ans, représentent des années de bonheur absolu, elle connaît rapidement la perte de l’être cher... Elle va alors passer du raffinement le plus total de la Cour de France, où Du Bellay lui écrivait des poèmes, à ce monde de brutes en Écosse. Les hommes sont donc pour elle l’objet d’une grande méfiance et en même temps elle a toujours cherché le réconfort dans leurs bras. Je pense qu’elle a trouvé le véritable amour dans les bras de Bothwell son troisième mari, et sans doute manipulée par lui, elle consent à faire assassiner son deuxième mari dont elle ne savait plus comment se débarrasser. Cette erreur tragique traduit une passion immense, un amour charnel et obsessionnel dont elle était probablement possédée. Quant à Mortimer, je pense qu’elle est touchée par sa jeunesse, sa fièvre, mais elle a très peur de ce qu’il pourrait faire, et dès qu’il propose des solutions d’évasion possibles, elle met un terme à leur conversation et surtout, à tout autre relation. Elle, n’est pas amoureuse de lui.

Cécile Garcia Fogel : Je pense que pour Elizabeth, l’expérience de sa mère avec son père est une chose fondamentale. On ne sait pas si cette femme était stérile, frigide – et çà, c’est toujours la vision «machiste» des hommes envers une femme pas mariée et sans enfant – mais j’ai le sentiment que cette idée géniale de la «reine vierge» est venue après des épreuves affectives. Et je pense que c’est une idée qu’elle a eue pour réaliser son projet personnel et intime d’accéder à la position de reine et de monarque à part entière, pour ne pas avoir à partager le pouvoir. Elle décide de n’avoir ni mari ni enfant. Dans des circonstances pareilles, on taille sa route à la hache, comme on peut, et c’est ce qu’elle a trouvé, ce qu’elle a inventé pour se protéger de l’extérieur. Quant à Leicester, il n’est pas un personnage binaire entre deux femmes. Il est beaucoup plus perdu que ça : il recherche une liberté et regarde au travers de laquelle des deux reines il va pouvoir la trouver le mieux...